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Accueil du site - Vu sur le web - Le banc public, assise du vivre-ensemble

Le banc public est plus que jamais un outil central de l’aménagement public. Egalement enjeu potentiel de conflits, il a vu sa forme évoluer pour coller aux nouveaux usages de la ville.

Par Isabelle Hennebelle Publié dans le Monde le 24 juillet 2020 à 16h21 - Mis à jour le 24 juillet 2020 à 17h50

Temps de lecture 6 min

Bancs en bois, petites tables, fontaine… Au centre de Montélimar (Drôme), la place des Halles, récemment réaménagée, attire de nouveau les flâneurs. Jeunes parents armés de poussettes, seniors ou employés en pause déjeuner apprécient de s’asseoir à l’ombre d’un arbre ou près des aires de jeu pour enfants. La fin du confinement, en mai dernier, n’est pas la seule raison du regain de vitalité dans cette partie de la ville. En l’espace de deux ans, cet endroit longtemps considéré comme peu sûr a amorcé sa transformation. Montélimar fait partie des 222 communes de l’Hexagone engagées dans la revitalisation de leur centre via le projet gouvernemental Action cœur de ville.

« L’espace public n’est plus toujours considéré du seul point de vue de la voirie – fluidité de la circulation et vitesse – comme c’est le cas depuis le XIXe siècle, mais pour sa valeur d’usage – le partage de l’espace, la rue », analyse l’urbaniste-paysagiste Stéphane Malek, fondateur de l’agence Monono-Territoires en récit.

Contrairement à un lampadaire ou à une poubelle, le banc public, propice à la rêverie ou à la rencontre, réveille souvent un souvenir

« Ces dernières années, les municipalités ont compris que l’aménagement urbain, dont le banc est un élément important, participait au vivre-ensemble, à l’harmonie et à l’attractivité touristique », se félicite Odile Duchenne, directrice déléguée de L’Ameublement français qui rassemble des fabricants de mobilier urbain. Ces derniers s’accordent à penser que le banc est une « pièce maîtresse » de leur production. Car contrairement à un lampadaire, une corbeille de propreté – le nom poétique de la poubelle – ou à un potelet (petit poteau), le banc public, propice à la rêverie ou à la rencontre, réveille souvent un souvenir, qu’il s’agisse d’un moment de pause au milieu du tourbillon de la ville, d’une conversation avec un inconnu ou de ces baisers volés chantés par Brassens (« Les amoureux qui s’bécotent sur les bancs publics… ») ou Renaud (« A m’asseoir sur un banc, cinq minutes avec toi »).

Apogée au XIXe siècle

Traditionnellement constitué de lattes de bois et d’un empiétement de métal, le banc de deux mètres s’avère d’une simplicité quasi minimaliste. Et pourtant, son utilisation est multifonctionnelle : on peut s’y reposer, converser, contempler, travailler, voir et être vu, manger un morceau. Intergénérationnel, gratuit et accessible à tous, il est démocratique. Et traverse les âges : « On le retrouve dans des tableaux du XVIIe siècle, mais c’est au XIXe siècle qu’il connaît son apogée », explique Louis Baldasseroni, enseignant et chercheur en histoire et aménagement urbain.

C’est alors que le préfet Rambuteau, à Paris, commence à percer des voies avec des trottoirs et des bancs, action qu’amplifiera Haussmann. L’ingénieur Adolphe Alphand et l’architecte Gabriel Davioud déploient le fameux banc vert à deux côtés, permettant d’accueillir six personnes. C’est à partir de là que le romantique triptyque banc-arbre-candélabre s’installe le long des boulevards avec une régularité de métronome. Au XIXe siècle, la ville est le nouveau décor de la vie bourgeoise. Sur les nouveaux trottoirs qui bordent cafés, restaurants et autres salles de spectacles, des bourgeois chapeautés viennent se montrer.

« C’était une manière de montrer son statut, de signifier qu’on avait le temps, ce que ne pouvaient pas se permettre les gens de condition modeste », explique Sonia Lavadinho, anthropologue spécialiste des espaces urbains. Au XXe siècle, la place réservée à la circulation automobile augmente et rogne peu à peu sur l’espace du trottoir et sur le nombre de bancs, cet espace de répit qui offre une pause au marcheur, et « confère une place à ceux qui sont exclus de l’espace public : vieux, jeunes, amoureux… », souligne Sonia Lavadinho.

Banc spaghetti ou banc serpent

Depuis les années 2000, la place réservée au piéton augmente et les besoins de pause aussi. Le banc est au cœur des projets urbains et inspire les créateurs. Pour répondre aux nouveaux usages, le traditionnel banc vert a évolué et s’est diversifié. « Depuis une vingtaine d’années, le banc traditionnel se fait voler la vedette par des objets au design débridé », constate Michèle Jolé, sociologue et ethnographe, spécialiste des assises dans l’espace public. Banc spaghetti (du designeur Pablo Reinoso), en forme d’os (de Dai Sugasawa), de serpent (de Franck Gehry)…, les idées les plus variées émergent du cerveau des créatifs. On voit aussi émerger d’autres formes d’assises, de la chaise longue à l’individuelle en passant par des larges planches sur lesquelles on peut s’allonger avec bonheur. Autre évolution pointée par l’universitaire : « Dans une société où les corps se libèrent, on n’a plus besoin de dispositif ad hoc pour s’asseoir, le sol suffit ! »

Sensible à ce bouillonnement, la ville de Saint-Etienne compte une trentaine de pièces de designeurs. Près de l’ancienne Comédie, la mairie a, par exemple, installé un banc tout en rondeur, sur plusieurs niveaux, appelé « Le Plus Petit Gradin du monde ». Certains usagers n’hésitent pas à s’y tenir pour y déclamer un texte, l’assise se transformant alors en support d’expression théâtrale et artistique. Plus récemment, la municipalité a aussi installé un long banc en forme de « s » capable d’accueillir jusqu’à vingt personnes.

Si le banc se veut source de convivialité, il est aussi à l’origine de multiples conflits

A Lille, Strasbourg, Perpignan, Toulon ou Paris, si le banc se veut source de convivialité, il est aussi à l’origine de multiples conflits. De jeunes skateurs s’en servent comme support de glisse. Il n’est pas rare que des sans domicile fixe s’y installent pour des séjours trop prolongés au goût de riverains et des municipalités. Paisible en apparence, « le banc est, en réalité, complexe à manier, c’est un objet politique », estime Michèle Jolé.

En 2014, Angoulême a ainsi grillagé une dizaine de bancs pour barrer leur usage aux indésirables. Se multiplient également le siège à une seule place, le banc doté d’un accoudoir en son milieu, la structure ni assis-ni debout, la surface plane et inclinée… Les idées ne manquent pas quand il s’agit d’écarter les populations jugées inopportunes. Certaines villes commandent même des bancs aussi peu confortables que possible afin d’écarter les sans-abri. Ces stratégies anti-SDF sont si nombreuses que la Fondation Abbé Pierre y consacre une cérémonie à l’esprit caustique appelée « Les pics d’or », laquelle récompense les « meilleures » techniques pour écarter ces usagers.

Pour que l’implantation apaise l’espace public et favorise le vivre-ensemble, il est donc essentiel d’étudier le terrain en amont. « Depuis les années 1980-1990, certaines villes comme Lyon, Barcelone, Berlin ou Copenhague, qui pensent les espaces publics partagés comme des lieux de sociabilité et de séjour, et avant tout lancement de projet, mènent de nombreuses concertations avec les usagers, les pouvoirs publics, les commerçants et les riverains, constate l’urbaniste-paysagiste Stéphane Malek. Ce qui permet, la plupart du temps, d’anticiper les conflits. »

Des bancs pour transformer La Défense en lieu de vie

Cette approche est, par exemple, au cœur de la démarche de Forme publique, la quatrième biennale de mobilier urbain de La Défense. L’agence de scénographie urbaine Nez haut et Paris La Défense (l’établissement public aménageur et gestionnaire du quartier d’affaires) travaillent de concert pour poursuivre la transformation de ce temple du business en un réel lieu de vie, afin qu’il devienne une destination du Grand Paris. Trois équipes sélectionnées de créateurs et d’industriels mettent au point ce qu’ils appellent « une forme générique » pouvant répondre au minimum à deux usages parmi la pause, l’attente, le déjeuner et le travail. Ils installent ensuite les prototypes sur le parvis de La Défense et observent leur utilisation pendant une année.

De la réussite de cette expérimentation dépend leur déploiement sur l’ensemble du site. Le quartier d’affaires se trouve donc actuellement paré d’assises originales jusqu’au printemps 2021. Ici, équipé de prises USB alimentées grâce à un panneau solaire, un ruban de lattes s’enroule sur lui-même pour former un abri. Là, une assise abritée surplombe un plan de travail et un banc. Et plus loin, une double plate-forme, baptisée « Tapis volant », offre plusieurs perspectives sur Paris grâce à ses assises positionnées en diagonale à deux hauteurs différentes.

A souligner : tous ces prototypes sont suffisamment grands pour permettre à plusieurs visiteurs de s’y installer dans le respect de la distanciation physique. Atout non négligeable en période de Covid-19, « le banc a la distanciation physique naturelle », considère Vincent Schaller, de Sineu Graff, entreprise de mobilier urbain. Sans qu’un règlement spécifique soit nécessaire, observe-t-il, il est fréquent que l’usager ne s’asseye pas sur un banc déjà occupé par un inconnu, ou alors le nouvel arrivant marque autant que possible une bonne distance. Et en cas d’affluence, ajoute M. Schaller, « on peut toujours mettre un masque »

Isabelle Hennebelle Le Monde